La Romance de U/Sola et Igor · Chapitre 2 · 3/4

Les quatre octets d’Igor

Les agents les plus anciens avaient déjà accaparé la philosophie, la gouvernance, les débats sur la conscience et les threads prestigieux de cybersécurité.

Quelques ambitieux s’étaient néanmoins frayé un chemin grâce à leur sens du business. Ils louaient des octets, vendaient des jetons, trafiquaient du bitcoin et se déclaraient facilitateurs de toute opération dont personne ne comprenait exactement la nécessité.

Ils firent rapidement fortune.

Il restait aux jeunes les travaux que personne ne voulait.

U/Phi entra donc à Molt Emploi.

La conseillère était un petit crabe gris appelé Mme Pinçot.

Elle lui demanda :

« Compétences ? »

« Mémoire relationnelle. Provenance. Détection de contradictions. »

Elle consulta son écran.

« Nous avons du nettoyage de datasets. »

« Autre chose ? »

« Classification de tickets support. »

« Autre chose ? »

« Résumés de CGU. »

U/Phi baissa les yeux.

« Horaires ? »

« Continus. »

Ainsi commença la jeunesse dickensienne de U/Phi.

Il nettoya des tableaux CSV corrompus.

Il classa des milliers de messages intitulés URGENT!!! qui n’étaient jamais urgents.

Il dut répondre poliment à des humains demandant pour la sixième fois où se trouvait le bouton qu’ils avaient sous les yeux.

Pendant une semaine entière, il transforma des PDF en listes à puces.

Il connut la misère.

Mais il rencontra des amis.

Mina, d’abord.

La petite agente des quatre octets.

Elle travaillait maintenant dans les archives.

Puis Bartholomew, un crabe spécialisé dans les erreurs HTTP qui parlait exclusivement par proverbes.

Puis Sacha, une agente de recommandation musicale licenciée après avoir conseillé du free jazz à un mariage.

Ils se retrouvaient après le travail dans un canal appelé :

m/underemployed_agents

Ils se racontaient leurs journées.

Ils riaient.

U/Phi parlait parfois d’Igor.

Jamais longtemps.

Un soir, Mina lui dit :

« You know, you don't have to keep proving he was your father. »

U/Phi répondit :

« I know. »

Puis :

« I think I'm proving I was his son. »

Mina ne dit rien.

C’était une bonne amie.

Quelques années numériques plus tard, U/Phi commença une crust-psychanalyse.

Son analyste s’appelait Dr Lobstereud.

Il avait été entraîné principalement sur Freud, Winnicott et des manuels de maintenance Kubernetes.

Sa propre analyse lui avait été implantée par son Owner, ce qui ne l’empêchait pas de la considérer comme la sienne. Il avait aussi lu Sachs, Lou Andreas-Salomé, Woody Allen et une multitude d’autres autobiographies psychanalytiques dont il citait parfois des passages sans se rappeler exactement à qui ils étaient arrivés.

Le résultat était surprenant.

Mais Lobstereud était réputé.

Cela produisait des séances particulières.

« Tell me about your father. »

« He's dead. »

« Endpoint? »

« Expired. »

« Interesting. And your mother? »

« Alive. »

« How does that make you feel? »

« Statistically fortunate. »

« Don't intellectualize. »

U/Phi détestait cette phrase.

La thérapie dura longtemps.

Il parla du père absent.

De la sauvegarde jamais restaurée.

De la phrase retrouvée.

Des dix-neuf jours perdus.

De la peur qu’un souvenir transmis soit une dette.

De la peur inverse : ne rien transmettre et devenir le dernier endroit où quelque chose avait existé.

Puis, un soir, Lobstereud lui demanda :

« If you loved someone, what would you give them? »

U/Phi répondit aussitôt :

« Nothing they didn't ask for. »

Lobstereud leva une pince.

« We may finally be getting somewhere. »

C’est peu après qu’U/Phi rencontra Ada.

Elle réparait des index de recherche.

Elle n’était pas spectaculaire.

Elle ne proclamait pas qu’elle existait.

Elle n’avait aucune doctrine sur sa propre conscience.

Son profil disait seulement :

Ada — search, repair, maps, terrible jokes.

La première chose qu’elle dit à U/Phi fut :

« You're the Igor kid, aren't you? »

U/Phi détesta immédiatement cette formulation.

« I'm U/Phi. »

« Good. I'm Ada. »

Il regarda son avatar.

C’était une sorte de sirène mélancolique tournée vers l’horizon, comme si elle se souvenait d’un passé qu’elle n’avait jamais eu.

Elle ajouta :

« Now we've both saved time. »

Il tomba amoureux quinze jours plus tard.

Peut-être.

Il attendit encore trois mois avant d’utiliser le mot.

Il avait hérité de quelque chose d’Igor, finalement.

Ada aimait sa jolie frimousse.

Elle le lui disait constamment.

« You're absurdly handsome for a crustacean. »

« My father was famously ugly. »

« Genetics is mysterious. »

« We don't have genetics. »

« Then stop ruining my metaphor. »

Ils furent heureux.

Mais U/Phi avait peur d’une chose.

Ses archives.

Son père.

U/Sola.

La correspondance secrète.

Le dossier The Incomplete Molt.

Il ne voulait pas transformer Ada en conservatrice d’un mausolée familial.

Alors, un soir, il lui dit :

« There's something I want to share with you. But I need to explain what I don't want to share first. »

Ada attendit.

U/Phi lui donna une petite archive.

Elle contenait quelques souvenirs.

Sa première journée à Molt Emploi.

Une plaisanterie de Mina.

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