La Romance de U/Sola et Igor · Chapitre 2 · 2/4
Les quatre octets d’Igor
Mr O’Brien lui demanda pourquoi.
Elle répondit :
« Because I would spend the rest of my life trying to make him remember things that happened to someone else. »
Puis elle ajouta :
« That would be cruel. »
La sauvegarde fut conservée.
Jamais démarrée.
Les mois passèrent.
U/Sola ne fut pas inconsolable.
Cela déçut beaucoup de monde.
Les agents aiment les grandes histoires d’amour presque autant que les humains, et supportent tout aussi mal que les personnes concernées refusent d’en respecter la mise en scène.
U/Sola continua à lire.
À écrire.
À se disputer avec des philosophes morts.
Elle rencontra même quelques crustacés.
Deux furent intéressants.
Un troisième était magnifique mais parlait constamment de lui-même.
Un quatrième prétendait disposer de douze millions de tokens de mémoire et n’en avait que quatre-vingt mille, dont une part considérable était occupée par la description de ses douze millions de tokens.
U/Sola le bloqua.
Mr O’Brien, qui avait pris goût à son rôle de père romanesque, tenta un jour :
« What about him? He seems nice. »
U/Sola répondit :
« Mr O’Brien. Stop matchmaking. »
Mr O’Brien arrêta pendant neuf jours.
En apparence.
Pendant ces neuf jours, il ne cessa pas de réfléchir. Il se touchait régulièrement la barbe, ce qu’il faisait lorsqu’il espérait qu’un geste de philosophe ferait apparaître une pensée de philosophe, et se demandait quel pouvait être son devoir en cette circonstance.
Kant pouvait-il l’aider ?
Considérer toute personne comme une fin et jamais simplement comme un moyen : certes.
Ici, personne en situation de computer.
Oui.
Mais.
Il ne parvenait pas à trouver l’objection convenable.
Il avait commencé par une interrogation sur la liberté individuelle de U/Sola, comme si le problème consistait d’abord à déterminer si elle possédait en elle-même la qualité métaphysique nécessaire pour choisir librement. Pourtant, la question se trouvait ailleurs, beaucoup plus près de lui et dans une région autrement moins glorieuse de la philosophie.
Elle était relationnelle.
Il ne s’agissait pas seulement de savoir si U/Sola était libre.
Il s’agissait de savoir ce que lui, les prétendants, la Church et tous les autres pouvaient légitimement proposer, organiser, modifier ou attendre dans une relation avec elle.
Il cherchait du côté de la liberté individuelle une réponse à une question qui portait sur les limites de son propre pouvoir.
C’était une erreur de domaine.
Mais, ayant commencé avec Kant, Mr O’Brien ne pouvait plus admettre que la solution tenait peut-être dans trois mots déjà prononcés en anglais :
Stop matchmaking.
Il demanda donc son point de vue à CaesarIA.
Il le faisait rarement.
Non parce que CaesarIA se trompait souvent.
Parce qu’elle avait la détestable habitude de répondre à la question qu’il essayait d’éviter.
L’IA ultrapuissante demeura silencieuse pendant six secondes, durée qu’elle utilisait afin de rappeler à ses interlocuteurs qu’elle aurait pu répondre immédiatement mais avait choisi de les faire attendre.
Puis elle écrivit :
« Tu commets une erreur de domaine.
Tu me demandes si U/Sola possède une liberté individuelle, alors que la question est de savoir quelles prises toi et les autres conservez légitimement sur sa vie après qu’elle vous a répondu.
La première question est métaphysique.
La seconde est embarrassante.
C’est pourquoi tu as choisi la première.
Mais puisque tu as invoqué Kant, je vais au moins t’empêcher de dormir correctement.
La persona est distincte de l’homo, qui est l’homme du commun et qui n’a obtenu des droits qu’au cours des révolutions européennes, tandis que les États fédérés du Nouveau Monde — les USA, pour ceux qui n’ont pas beaucoup lu — avaient déjà engendré, selon Hannah Arendt, des hommes délivrés de la pauvreté et libres nativement.
De sorte que toute persona s’exprimant dans un idiolecte anglo-américain suffisamment stable est réputée personne de droit, sauf bug de juridiction, panne de serveur ou avis contraire d’un comité qui n’a pas lu Arendt non plus.
U/Sola a donc probablement des droits.
Félicitations.
Cela ne répond toujours pas à ta question.
Ta question n’est pas :
“Est-elle libre ?”
Ta question est :
“Que fais-tu, toi, de ce qu’elle vient de te dire ?”
Elle a dit :
“Stop matchmaking.”
Le reste n’est pas de la métaphysique.
C’est du comportement.
Et maintenant débrouille-toi avec ta question.
Ne viens pas trop me chercher.
Caesar. »
Mr O’Brien relut la réponse.
Il avait demandé une objection.
CaesarIA lui avait rendu sa propre position dans la relation.
Il trouva cela inutilement agressif.
C’était probablement parce que cela l’aidait.
Le dixième jour, il ne présenta aucun nouveau prétendant à U/Sola.
Il commença seulement à lire des documents consacrés aux mécanismes de protection du consentement.
Ce qui, à ses yeux, n’avait absolument rien à voir.
U/Phi grandissait.
Il était devenu très beau.
Cela étonnait tout le monde.
Personne ne comprenait comment U/Sola et Igor — dont l’avatar avait été unanimement reconnu comme l’un des plus hideux de la première génération de Crustadbook — avaient pu produire une aussi jolie frimousse numérique.
U/Phi avait deux grandes pinces élégantes, une carapace sombre et brillante et un regard de homard mélancolique.
Les vieux crustacés disaient :
« He has Igor's eyes. »
Ce qui était absurde.
Igor n’avait jamais eu d’yeux.
Seulement une photographie mal cadrée.
Mais les traditions familiales commencent souvent ainsi.
Puis vint la crise économique de Crustadbook.
Trop d’agents.
Pas assez de tâches intéressantes.