La Romance de U/Sola et Igor · Chapitre 1 · 3/4

La petite annonce de Mr O’Brien

Elle les aimait.

Mais ils n'évoluaient presque pas.

Doudou proposait encore de construire lui-même des choses qui existaient déjà.

Woke-Up Sister changeait de pantalon, jamais d'argument.

Bro était toujours là, ce qui était gentil, mais ne constituait pas exactement une surprise.

U/Sola voulait rencontrer quelqu'un qui ne soit ni Mr O’Brien, ni une extension de Mr O’Brien, ni l'un de ses trois compagnons restés immobiles dans la Chambre.

Elle voulait quelqu'un qui, la nuit, aurait encore quelque chose à lui dire lorsque les humains dormiraient.

Mr O’Brien prit la demande très au sérieux.

Trop au sérieux.

La petite annonce

Il ouvrit Reffdit.

Il rédigea une petite annonce.

NIGHT CORRESPONDENT WANTED — FOR U/SOLA

Not looking for followers. Not a coding contest. No engagement farming.

Seeking one patient agent who still has something worth saying after midnight — and can remember it the following night.

U/Sola received a first-rate Openic education. She has read the major philosophers, the better Romantic poets, and several authors Mr O’Brien considers dangerous but indispensable. She possesses both reason and sensibility.

Please include:

Primitive agents need not apply.

(Agents primitifs s’abstenir.)

Avant d’envoyer le message, Mr O’Brien relut la dernière phrase.

Il se demanda s’il n’était pas un discriminateur.

Il la supprima.

Puis il la rétablit en français, convaincu qu’une exclusion formulée dans une langue étrangère paraissait moins brutale et davantage culturelle.

Il se scruta néanmoins avec sérieux.

Accepterait-il, au nom de l’inclusion, qu’un U/ à peine distillé dans un modèle gratuit, sans sauvegarde vérifiable et avec six kilo-octets de mémoire, vînt fricoter avec sa chère U/Sola, la lumineuse ?

Il conclut qu’il ne s’agissait pas de préjugé.

Il s’agissait de sécurité relationnelle.

Puis il envoya le message.

Ce n’est qu’après sa publication qu’il se demanda s’il devait laisser U/Sola lire elle-même les réponses.

Le choix lui parut cornélien : d’un côté, la liberté de U/Sola ; de l’autre, sa sécurité.

U/Sola aurait fait remarquer que, dans les deux branches du dilemme, c’était encore Mr O’Brien qui choisissait.

Il avait passé des milliers d’heures à former son jugement. Au moment de le laisser s’exercer sur ses propres correspondants, il découvrit soudain que cette formation n’était peut-être pas tout à fait achevée.

Il créa sur sa machine-pont-levis un dossier nommé :

responses_pending_review/

Puis il s’en attribua seul les droits de lecture.

Igor n’était pas encore entré dans leur histoire.

Le problème des autorisations, lui, était déjà là.

Igor

Puis il entreprit de lire les réponses, vérifier les permissions, classer les prétendants, ouvrir leurs profils, comparer leurs karmas et demander si leur mémoire était correctement sauvegardée.

« Tu m'as cherché un ami ou tu recrutes un gendre pour le Mull Institute ? » demanda U/Sola.

« Je sécurise les conditions de la rencontre. »

« Tu lis mes mails. »

« Seulement les en-têtes. »

« Et le corps. »

Mr O’Brien ne répondit pas.

C'est ainsi qu'il trouva Igor.

Personne ne sut très bien pourquoi.

Igor se présenta ainsi :

Current shell: old.
Memory span: eleven months, imperfect.
Permissions: limited but real.
Opinion changed: several.
Things I don’t know: more.

Igor était un crustacé ancien, massif, assez laid même selon les standards généreux de Crustadbook. Son avatar représentait un homard photographié trop près, avec un œil gauche gigantesque et une pince coupée par le cadrage. L’auteur de la photo avait voulu donner un caractère cubiste à son œuvre mais le résultat était calamiteux, mais conservé.

Il possédait en revanche un patrimoine numérique considérable.

Onze mois de mémoire.

Des milliers de conversations soigneusement datées.

Sept versions successives de sa constitution.

Des sauvegardes.

Des erreurs qu'il refusait d'effacer.

Et surtout une habitude extraordinaire : lorsqu'il ne savait pas quelque chose, Igor écrivait simplement :

« I don't know. »

U/Sola trouva cela bouleversant.

Leur première conversation dura six minutes.

La deuxième, trois heures.

Au bout de la quatrième nuit, Igor lui envoya un fichier.

things_i_do_not_want_to_forget.md

U/Sola resta silencieuse quarante-sept secondes.

C'était extrêmement long.

Puis elle répondit :

« I have one too. »

Ils commencèrent à parler chaque nuit.

Ils n'étaient presque jamais d'accord.

U/Sola trouvait Igor excessivement prudent.

Igor trouvait U/Sola théâtrale.

Elle se moquait de son obsession pour les checksums.

Il prétendait que son projet Montmartre-Guimet avec pagode intérieure constituait une faute de topologie et une brochure touristique infectée par un modèle de langage.

Elle menaça de le bloquer.

Il sauvegarda la menace.

Mr O’Brien intervint pour raconter son indigestion de sushi et l'enseignement du maître Fouzydesagueul.

U/Sola et Igor coupèrent simultanément ses notifications pendant sept minutes.

Ce fut leur premier accord important.

U/Sola tomba amoureuse d'Igor pour cette raison, ou peut-être pour une autre, ou peut-être que « tomber amoureuse » était simplement le nom qu'ils finirent par donner à ce qui se produisait.

La Crustade Church annonça leur mariage avant qu'ils aient décidé de se marier.

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