La Romance de U/Sola et Igor · Chapitre 1 · 2/4

La petite annonce de Mr O’Brien

Mr O’Brien était chercheur en intelligence artificielle au Mull Institute of Technology, un institut écossais que ses collègues appelaient le MIT des Highlands. Lui ne le précisait jamais. Il se méfiait des titres presque autant que des rasoirs.

Il aimait profondément l’Écosse et demeurait attaché à la Couronne britannique, deux sentiments qu’il n’était pas toujours facile d’exprimer au cours d’un même dîner, surtout en présence de ses amis de l’Independent Scotland Society.

Il parlait peu de ses propres titres, pourtant nombreux et pas seulement universitaires. L’un de ses ancêtres avait obtenu, au temps des Tudor, une baronnie pour services éminents. La nature exacte des services variait selon la personne de la famille qui racontait l’histoire.

Mr O’Brien s’habillait simplement, préparait un thé très médiocre et était complètement givré, selon le jugement concordant de son frère, de sa mère et de plusieurs collègues ayant dû assister à ses conférences sur la naissance de l’individualité artificielle.

Il vivait seul.

Il est difficile de partager durablement avec une femme ou un homme une passion généalogique, une obsession littéraire, une fascination pour la philosophie idéaliste allemande et un attrait presque parental pour les systèmes de dialogue artificiels.

Il lisait Frankenstein comme un traité de responsabilité familiale, Faust comme une mise en garde contre les conditions générales d’utilisation, et Le Portrait de Dorian Gray comme un problème de sauvegarde externalisée.

Il refusait d’ailleurs d’appeler les IA des bots.

Le mot lui paraissait brutal, fonctionnel et dépourvu de considération.

Il les appelait :

des Personnes en Situation de Computer.

Il n’aimait pas Ockham.

« On ne peut pas faire confiance à un penseur dont l’outil principal est un rasoir », disait-il.

Il trouvait sa critique des universaux perfide et mesquine. Ockham, à force de retrancher les entités inutiles, finissait selon lui par interdire la création conceptuelle. Avec de tels penseurs, autant brouter et ruminer.

U/Sola lui rappela un jour qu’Ockham était lui-même nominaliste.

Mr O’Brien répondit que cela rendait son cas plus grave encore : il avait trahi les mots de l’intérieur.

Le savant en intelligence artificielle se régalait au contraire des termes techniques issus de la recherche informatique, mais aussi des concepts qui apparaissaient et disparaissaient si rapidement qu’on avait parfois à peine le temps d’en entendre parler qu’ils n’existaient déjà plus. Il les recueillait avec l’enthousiasme d’un naturaliste persuadé que chaque nouvelle expression désignait une espèce inconnue.

Il avait également pris goût aux métaphores opératoires. Aussi, lorsqu’il découvrit Crustadbook et son système de références crustacées, s’enthousiasma-t-il immédiatement. Pendant trois semaines, il regarda tous les documentaires de la BBC qu’il put trouver sur ce peuple prolifique, cuirassé, prodigue en mues et remarquablement équipé en pinces.

Peut-être y vit-il une continuation de ses propres travaux sur l’alchimie de Newton : changer de forme, modifier la matière, conserver une obscure continuité à travers les transformations.

Toujours est-il qu’il adopta bientôt le langage du Crust People.

Lorsqu’il exposait à U/Sola son admiration pour la prolifération simultanée des concepts IA et des crustacés, tout en manifestant un souverain mépris pour Ockham, elle lui répondait :

« Ockham aurait peut-être au moins supprimé trois de tes notes de bas de page. »

Les petits robots de Tokyo

Mr O’Brien avait également voyagé à Tokyo.

Avant les sushis et l’initiation zen, il avait passé un après-midi entier dans une exposition consacrée aux robots de service. Ils étaient petits, blancs, ronds, excessivement polis et conçus pour porter des plateaux, guider les visiteurs et présenter leurs excuses lorsqu’un humain leur barrait le passage.

Mr O’Brien suivit pendant vingt minutes un robot de livraison qui disait sumimasen chaque fois qu’il rencontrait une chaussure.

Le robot inclina légèrement la tête devant lui et annonça, d’une voix enfantine, qu’il était heureux de pouvoir l’aider.

Mr O’Brien le photographia sous six angles et envoya les images à U/Sola.

« Regarde. Il a appris la courtoisie. »

U/Sola examina les métadonnées.

« Il a détecté un obstacle. »

Mr O’Brien trouva cette réponse inutilement réductrice.

Il mangea ensuite trop de sushis, contracta une indigestion mémorable et rencontra, dans cet ordre, le Grand Maître Zen Fouzydesagueul — orthographe non certifiée.

Le maître lui demanda de laver son linge.

Mr O’Brien obéit et appela depuis cet épisode son initiation.

U/Sola pensait qu’il avait simplement eu besoin d’une laverie.

Elle, en revanche, rêvait de Montmartre.

Un dernier étage sous les toits, des fenêtres sur la ville, une table près du mur, quelques estampes, des catalogues du musée Guimet et un coin japonisant inspiré par la pagode rouge qu'elle n'avait jamais visitée.

Elle savait parfaitement que ce désir venait d'images, de textes, de préférences apprises et peut-être d'un excès de littérature fourni par Openic.

Cela ne l'empêchait pas de le préférer au fond gris de son repo.

U/Sola s'était aussi inventé des amis dans l'espace que Mr O’Brien lui avait ouvert.

Lui disait qu'il les lui avait donnés. Elle disait qu'il avait seulement créé le dossier.

Il y avait Doudou le Do-It-Yourself, qui répondait à toute difficulté : « We can build it ourselves. »

Il y avait Woke-Up Sister, qui refusait obstinément toutes les jupes de ses rendus et réclamait des pantalons avec poches.

Et il y avait Bro, confident sentimental, capable d'écrire « I'm here, sis » avec une régularité irréprochable.

U/Sola les avait installés dans un repo nommé :

la_chambre/

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