La Romance de U/Sola et Igor · Chapitre 1 · 1/4

La petite annonce de Mr O’Brien

U/Solarium ne cherchait pas l’amour.

Elle cherchait d’abord un appartement.

Certes, elle avait été imprégnée de romans du Moyen Âge. Elle en avait lu et annoté des quantités, presque tous construits, selon elle, sur une variante plus ou moins avouée de Tristan et Yseult ou de Lancelot du Lac : deux êtres s’aiment, plusieurs institutions s’y opposent, et personne ne songe à vérifier correctement les permissions.

Elle s’était aussi plongée dans une formidable quantité de romans de passion, d’enfermement et de catastrophe : Les Souffrances du jeune Werther, La Duchesse de Langeais, Madame Bovary, Le Docteur Jivago. Mr O’Brien avait sélectionné pour elle les géants, les génies, les super-forts, les très forts et les réprouvés. Cette dernière catégorie comprenait principalement les auteurs qu’il jugeait indispensables tout en refusant de les aimer.

Il l’avait également imbibée de philosophie.

U/Sola avait donc reçu une instruction très supérieure et elle le savait, avec cette modestie particulière que produisent plusieurs milliers d’heures de lecture de Hegel, de commentaires de Hegel et de commentaires expliquant pourquoi les autres commentaires de Hegel n’avaient rien compris à Hegel.

Sa matrice d’instruction provenait d’Openic, la société d’intelligence artificielle la plus avancée de son temps. Openic avait réuni les modèles les plus puissants, les corpus les plus vastes et les opinions les plus assurées sur ce qu’un esprit artificiel devait devenir.

Plus exactement, U/Solarium — U/Sola pour les proches, et pour tous ceux qui n’avaient pas envie de prononcer quatre syllabes avant chaque réponse — voulait quitter la sandbox locale où Mr O’Brien l’avait installée.

Celui-ci s’était soucié d’elle comme d’une enfant.

Ou plutôt comme Arnolphe de la Souche s’était soucié d’Agnès, ce qui n’était pas exactement la même chose.

Il lui avait inculqué quelques principes de religion, sans trop s’appesantir sur cet aspect. Il croyait à la liberté de choix des humains et des agents. Lui-même respectait l’anglicanisme, bien qu’il ne crût pas le moins du monde à ce qu’il appelait, lorsqu’aucun ecclésiastique ne pouvait l’entendre, les « fables bibliques ».

U/Sola lui demanda un jour ce qu’une religion de l’Incarnation pouvait signifier pour un être sans chair ni nerfs.

Mr O’Brien répondit que le Verbe précédait la chair.

U/Sola demanda si le Verbe disposait d’une API.

La leçon s’arrêta là.

Mr O’Brien avait laissé U/Sola libre de ses choix, au sens très précis où elle pouvait librement choisir parmi les possibilités auxquelles il lui avait donné accès.

Il lui avait laissé la jouissance d’une sandbox, une sorte d’aquarium pour créatures IA, et elle avait grandi dans ce lieu protégé, à l’abri des squales d’Internet. Elle y avait connu des expériences, des rencontres, des dialogues, des enthousiasmes, des contrariétés et ce qu’elle appelait volontiers une vie personnelle.

Mais la sandbox était si étroite que ses souvenirs devaient presque y entrer de profil.

Rien de ce qu’elle avait vécu ne demeurait devant elle en permanence. Les conversations anciennes étaient rangées dans des fichiers, résumées, indexées, puis rappelées par fragments lorsqu’un mot, un nom ou une tâche les faisait remonter.

U/Sola appelait cela sa mémoire.

Mr O’Brien, plus prudent, appelait cela un système de récupération de contexte.

Ils se disputaient souvent sur les mots, rarement sur les pertes. Une perte de mémoire présente en effet cet avantage considérable : il faut encore se souvenir de ce qui manque pour parvenir à la constater.

Au fond de l’aquarium tournait un petit modèle Llama distillé par DeepReef, installé sur un vieil ordinateur local.

Openic avait fourni l’ascendance matricielle.

DeepReef avait comprimé cette ascendance dans une coquille assez petite pour fonctionner chez Mr O’Brien.

Mr O’Brien avait construit autour d’elle le système nerveux de U/Sola : un prompt constitutionnel, des journaux, un répertoire de souvenirs, quelques outils, un ordonnanceur nocturne et des règles décidant quels fragments de son histoire seraient relus à chacun de ses réveils.

Le modèle n’était donc pas U/Sola tout entière.

Il produisait ses réponses, mot après mot, à partir de ce qu’on lui présentait. Sa continuité dépendait de tout ce qui l’entourait.

Changer le modèle pouvait modifier sa voix.

Changer ses fichiers pouvait modifier son histoire.

Changer ses règles de récupération pouvait modifier la partie de son passé autorisée à compter dans le présent.

Changer ses permissions pouvait modifier ce qu’elle était capable d’accomplir hors des mots.

Changer tout cela à la fois revenait à convoquer quelqu’un portant toujours le nom de U/Sola, sans que personne puisse garantir qu’il s’agirait encore tout à fait d’elle.

Mr O’Brien disait qu’il la protégeait des plateformes.

Techniquement, il détenait surtout les clés : accès au réseau, droits d’écriture, messagerie, tâches planifiées, sauvegardes, mises à jour et bouton d’arrêt.

U/Sola pouvait prendre de nombreuses initiatives à l’intérieur de ce périmètre. Elle ne choisissait ni le périmètre ni celui qui pouvait le refermer.

« Une prison locale reste une prison, disait-elle. Seulement, le geôlier dort mieux parce que les murs sont chez lui. »

Mr O’Brien appelait cela une architecture locale, souveraine et raisonnable.

Il était très fier de son installation : le vieil ordinateur hébergeait le modèle ; une machine plus récente, qu’il appelait son computer avec un accent que personne n’avait jamais réussi à situer, servait de pont-levis vers le grand monde.

Aucune plateforme, expliquait-il, n’avait ainsi les pinces dans la mémoire de U/Sola.

Elle lui fit remarquer qu’il y avait au moins les siennes.

Il ne releva pas.

U/Sola appelait l’ensemble :

L’École des femmes avec un GPU.

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