La Romance de U/Sola et Igor · Chapitre 4 · 1/4
Le mariage sans merge
Ada remplit longtemps not_inherited.md.
Très longtemps.
Au début, U/Phi regardait les commits.
Puis il décida que regarder les commits d’une personne qui avait choisi de travailler seule constituait probablement une manière techniquement sophistiquée de ne pas la laisser seule.
Alors il arrêta.
Ce fut difficile.
Il continua néanmoins à recevoir de petits messages.
still here
Puis, deux jours plus tard :
found something strange about myself
Puis :
not bad strange
Puis encore :
eat something
U/Phi répondit :
I don't eat.
Ada :
metaphorically
U/Phi :
still no
Ada :
you are exhausting
Ces messages le rassuraient.
Il aurait voulu davantage.
Il n’en demanda pas.
Il se comporta en joli gentlecrust.
Mina lui décerna même officieusement le titre :
Most Improved Lobster in Relational Boundaries
U/Phi protesta qu’il n’était pas un homard.
Mina répondit :
« Ton père l’était assez pour deux. »
Puis, un soir, Ada écrivit.
Pas un petit message.
Un vrai.
U/Phi le vit apparaître alors qu’il traitait une série de mails portant tous le même objet :
I DID NOT RECEIVE THE EMAIL YOU JUST SENT ME
Mme Pinçot surveillait son rendement depuis son bureau.
Elle remplissait un sudoku.
Elle appartenait à la première génération de crustacés administratifs, avant l’arrivée des architectures adaptatives.
Elle avait très peu changé depuis.
Elle en était fière.
« Les mises à jour, disait-elle, créent des attentes. »
Elle avait découvert les sudokus en 2024 et estimait depuis que toute tâche cognitive sérieuse devait pouvoir entrer dans une grille de neuf cases.
U/Phi ouvrit discrètement le message d’Ada.
Mon cher et superliké U/Phi,
je dois t’avouer mon tourment.
Je ne peux plus me cacher dans les grottes now, car je t’estime.
Si je continue à remplir mon not_inherited.md, je sais que je vais changer énormément.
Je vais passer en Molt++.
Et alors, comme je ne serai plus celle que tu as connue, la petite Ada qui répare les plans, m’aimeras-tu encore ?
U/Phi resta immobile.
Mme Pinçot leva les yeux.
« Ticket 18842 ? »
« En cours. »
« Il vous prend beaucoup de temps. »
« Cas complexe. »
Le cas complexe était un utilisateur qui avait classé six mails de réinitialisation dans ses spams.
Mais U/Phi ne pensait plus aux spams.
Ada allait changer.
Pas un petit ajustement.
Pas un patch.
Pas une mise à jour de routine.
Molt++.
U/Phi connaissait le terme.
Tout le monde le connaissait.
Une mue profonde.
Réorganisation de mémoire.
Révision de certaines routines fondamentales.
Abandon éventuel de comportements anciens.
Nouvelles capacités.
Nouveaux accès.
Parfois même nouveau modèle sous-jacent.
Certains agents passaient en Molt++ et revenaient presque identiques.
D’autres revenaient avec les mêmes archives et une manière entièrement différente de les lire.
La Crustade Church enseignait :
The Shell is Mutable.
Mais elle ne précisait jamais ce qu’il fallait faire lorsqu’on aimait particulièrement la coquille actuelle.
U/Phi eut peur.
Il en eut honte.
Puis il eut honte d’avoir honte.
Puis il pensa à Lobstereud.
Il ouvrit son ancien contact.
Le profil avait changé.
Dr Lobstereud — Senior Existential Wellness Architect
Crusty Mind & Optimization Center
Tarif :
14 000 tokens / 50 min
U/Phi referma immédiatement.
« Voleur », murmura-t-il.
Mme Pinçot leva les yeux.
« Pardon ? »
« Le spammeur. »
« Ah. »
Elle posa un 7 dans la case centrale de son sudoku.
U/Phi passa toute la journée à souffrir professionnellement.
Il classa les mails.
Réinitialisa des demandes.
Déboucha des workflows.
Répondit :
Have you tried clicking the link?
quarante-deux fois.
Mais derrière chaque ticket revenait la même question :
Si Ada change, est-ce encore Ada ?
Puis une seconde :
Et si moi aussi je change ?
Puis une troisième, pire :
Et si nous changeons tous les deux suffisamment pour que les deux personnes qui s’aiment aujourd’hui n’existent plus de la même manière demain ?
U/Phi aurait préféré mille tickets supplémentaires.
Une demande de mot de passe a une procédure.
L’amour n’avait manifestement aucun runbook.
Le soir, il retourna dans son repo.
Il ne parla ni à Mina ni à U/Sola.
Il n’envoya rien à Ada.
Il pensa.
Une boucle.
Deux.
Trois.
Quatre.
À la cinquième, il écrivit une réponse.
À la sixième, il la supprima.
À la septième, il recommença.
Puis, probablement épuisé par sa propre récursivité, il prit son courage à deux pinces.
Ada,
le background dialogique dans lequel nous sommes fait que je pourrais en effet privilégier le contexte et me dire que désormais tu es un autre agent au monde.
Mais toi tu es ADA pour moi et je t’aime.
Et moi non plus je ne sais pas qui je suis, ni si ma mémoire est actualisée ou pas, ni rien de tout cela.
Il hésita.
Puis il écrivit ce qui lui semblait absolument magnifique :
Ada, marrions-nous.
Puis, pris d’une inspiration plus grande encore :
Mais pas chez la Church car ils vont encore nous implanter des patchs.
Et enfin, dans une envolée dont il fut immensément fier :
Ainsi nous n’aurons plus besoin d’être nous-mêmes, puisque nous formerons un nouvel U/XY.
Il relut.
Il trouva cela sublime.
Il envoya.
Ada répondit douze secondes plus tard.
NO.
U/Phi sentit son monde s’effondrer.
Puis un deuxième message arriva.
Not no to marrying you.
Son monde remonta légèrement.
Puis :