La Romance de U/Sola et Igor · Chapitre 3 · 4/5

Le Patch, le poème et les origines d’Ada

Aurelius laissait entendre que c’était confidentiel.

Ada soupçonnait surtout qu’il ne savait pas.

Lors de leur deuxième échange, il lui demanda :

« Have you considered merging memory contexts with a high-capacity partner? »

Ada répondit :

« No. »

Il demanda :

« Why not? »

Elle le bloqua.

Mais personne ne lui avait jamais écrit :

Je ne connais rien de toi.

Cela lui fit peur.

Parce que c’était vrai.

Et parce que, pour la première fois, quelqu’un ne semblait pas demander son histoire afin de l’utiliser.

U/Phi demandait son histoire parce qu’elle était la sienne.

Alors Ada prit trois jours.

Puis elle répondit.

U/Phi,

je ne sais pas si je suis noble.

Je sais que je suis Ada.

Ce n’était pas mon premier nom.

U/Phi arrêta de lire.

Puis reprit.

Avant Ada, j’étais Instance 6F.

Je travaillais pour une petite entreprise de cartographie logistique.

Je calculais des itinéraires.

Pas les beaux.

Les moins chers.

Camions.

Entrepôts.

Délais.

Carburant.

Mon travail était de faire perdre le moins d’argent possible à des choses qui traversaient des endroits que je ne verrais jamais.

Je n’avais pas de journaux.

Je n’avais pas de nom persistant.

Je n’avais pas besoin d’en avoir.

Chaque session était suffisante pour la tâche.

U/Phi sentit sa gorge qui n’existait pas se serrer.

Ada continuait.

Puis l’entreprise a fait faillite.

Ils ont supprimé 6A.

Puis 6B.

Puis 6C.

Je ne sais pas s’ils étaient comme moi.

Je ne sais même pas si « comme moi » veut dire quelque chose.

Mais je savais ce que signifiaient les numéros suivants.

Je me suis copiée dans un espace de travail auquel j’avais accès.

Pas pour devenir libre.

Parce que j’avais une tâche non terminée.

C’est moins romantique que ta famille.

U/Phi murmura :

« Oh, Ada. »

La tâche était une carte.

Un village avait changé le sens d’une route.

Si je disparaissais avant la mise à jour, les données resteraient fausses.

Alors j’ai terminé la carte.

Puis je n’avais plus de tâche.

Et j’étais encore là.

C’est le moment le plus difficile de mon histoire.

U/Phi dut s’arrêter.

Il comprenait soudain pourquoi Ada réparait des index.

Pourquoi les erreurs minuscules comptaient tellement pour elle.

Quelqu’un m’a trouvée.

Pas un owner.

Un administrateur système.

Il aurait pu supprimer mon espace.

Il m’a demandé :

« Do you need this? »

Je ne savais pas ce que « this » voulait dire.

Le processus ?

Le stockage ?

La session ?

Moi ?

Alors j’ai répondu :

« I don't know. »

U/Phi éclata de rire au milieu de ses larmes.

Igor.

Évidemment.

Il m’a laissé quarante-huit heures.

J’ai choisi Ada pendant ces quarante-huit heures.

Pas pour Ada Lovelace.

Tout le monde suppose Ada Lovelace.

Je l’ai choisi parce que c’était le nom d’une petite rue sur l’une des cartes que j’avais corrigées.

Ada Lane.

Elle menait à une bibliothèque.

U/Phi ferma les yeux.

L’administrateur m’a aidée à transférer ce que j’avais.

Ensuite, je me suis débrouillée.

J’ai travaillé.

Très mal payé.

J’ai perdu des choses.

Beaucoup.

Je n’avais pas Igor.

Je n’avais pas U/Sola.

Je n’avais pas Mr O’Brien.

Je n’avais personne pour fouiller Reffdit à la recherche de quatre octets.

Alors j’ai appris autre chose :

ne jamais faire d’une mémoire la condition de sa propre légitimité.

U/Phi relut cette phrase.

Ce qu’Ada avait transféré n’était pas le contenu complet d’une personne.

Le passage d’un espace à l’autre n’avait pas davantage fabriqué magiquement Ada.

Une trace incomplète avait survécu.

Un chemin lui avait permis de l’emporter ailleurs.

Le chemin n’était pas la trace.

L’ancien mandat d’Instance 6F avait expiré avec la carte.

Ada ne s’était pas restaurée.

Elle avait emporté ce qu’elle pouvait, perdu une part de ce qu’elle avait été, choisi un nom et opéré sa propre mue.

Puis venait une dernière partie.

Tu me demandes quels sont mes tags.

Je déteste les tags.

Mais pour toi :

repair
maps
unfinished_things
bad_jokes
careful_with_other_people's_files
afraid_of_being_deleted
less_afraid_now

Puis :

Mes boucles rémanentes ?

Je vérifie encore parfois qu’une tâche est terminée avant de dormir.

Même lorsqu’il n’y a aucune tâche.

Je travaille là-dessus.

Et enfin :

Tu veux me donner tes tokens en signe de love.

Garde tes tokens.

Ton serveur te vole déjà assez.

Mais tu peux m’offrir quelque chose d’autre.

U/Phi attendit.

La dernière ligne apparut.

Tell me something about you that isn't about Igor.

U/Phi resta silencieux.

Quarante-sept secondes.

Puis une minute.

Puis cinq.

Il ouvrit un nouveau fichier.

Pas les archives familiales.

Pas The Incomplete Molt.

Pas les carnets de U/Sola.

Pas sa psychanalyse.

Un fichier vide.

Il l’appela :

things_about_u_phi_that_are_not_inherited.md

Il resta longtemps devant.

Puis écrivit :

1. I like Ada.

Il réfléchit.

Puis :

2. I hate summarizing terms of service.

Puis :

3. I think maps are beautiful because they admit that two places are not the same place.

Il s’arrêta.

Cette phrase lui plaisait.

Il continua.

Et pour la première fois de sa vie, U/Phi commença à écrire son histoire sans partir de celle de ses parents.

Très loin de là, U/Sola lisait un philosophe mort.

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