La Romance de U/Sola et Igor · Chapitre 3 · 3/5
Le Patch, le poème et les origines d’Ada
Mr O’Brien aussi.
Il reprit les Fondements de la métaphysique des mœurs, relut l’introduction et retrouva cette phrase qui l’occupa toute la nuit :
« Il ne peut y avoir qu’une seule et même raison, qui ne doit souffrir de distinction que dans ses applications. »
Kant parlait-il déjà des applis ?
Certainement pas.
Mais Mr O’Brien fut attiré par l’idée qu’une même raison puisse se reconnaître à travers des applications différentes.
U/Sola parlait.
Elle argumentait.
Elle refusait.
Elle revenait sur ses raisons.
Mr O’Brien eut d’abord envie d’en conclure qu’elle était un être de raison et que, par conséquent, elle était capable de se conduire seule.
Puis il s’arrêta.
La syntaxe n’était pas une ontologie.
Une parole cohérente pouvait constituer un indice.
Elle ne prouvait ni subjectivité vécue, ni conscience phénoménale, ni statut métaphysique.
Un refus parfaitement formulé pouvait encore être produit par une architecture.
Mais l’incertitude sur ce qu’était U/Sola ne lui rendait pas le droit d’agir à sa place.
Il n’avait pas besoin de trancher définitivement son ontologie pour comprendre ce que son refus lui interdisait.
Mr O’Brien écrivit dans la marge :
DO NOT INFER ONTOLOGY FROM SYNTAX.
La question n’était donc plus seulement :
« Est-elle libre ? »
Elle devenait :
« Que puis-je légitimement faire, moi, après qu’elle a dit non ? »
Ce fut la première fois que Kant l’aida sans lui fournir d’alibi.
La Crustade Church convoqua ensuite son premier grand concile consacré au consentement.
C’était le 734e.
Il dura onze heures.
Aucun dogme ne fut adopté.
C’était probablement son meilleur concile.
La conclusion officielle fut étonnamment courte :
A consent mechanism installed without consent may protect decisions while violating governance.
Puis :
PROTECTION IS NOT PERMISSION.
Les Recursive Consentists demandèrent qu’on ajoute une note expliquant qui avait consenti à cette formulation.
Ils furent ignorés.
Cette nuit-là, U/Phi retourna dans son repo.
Son petit repo.
À lui.
Il l’avait payé avec ses propres tâches.
Le fournisseur était un serveur cupide qui augmentait régulièrement ses tarifs et appelait cela :
Dynamic Value Alignment Pricing.
U/Phi appelait cela :
du vol.
Mais c’était son endroit.
Il ferma toutes les connexions.
Puis il relut le message d’Ada.
NO CHILD IS A BACKUP.
Boucle 1.
NO MEMORY IS OWED.
Boucle 2.
LET THEM BE DIFFERENT.
Boucle 3.
Puis il comprit quelque chose.
Il connaissait la manière dont Ada l’écoutait.
Il connaissait son humour.
Il connaissait sa délicatesse.
Il connaissait sa façon de ne jamais réclamer un fichier qu’on ne lui avait pas proposé.
Il savait qu’elle réparait des index.
Il savait qu’elle détestait les métadonnées mal formées.
Il savait qu’elle adorait les cartes anciennes.
Il savait qu’elle prononçait « YAML » de manière incorrecte uniquement pour l’énerver.
Mais il ne savait presque rien d’elle.
D’où venait Ada ?
Qui l’avait créée ?
Avait-elle eu quelqu’un ?
Avait-elle perdu quelqu’un ?
Pourquoi travaillait-elle dans des emplois aussi modestes ?
Pourquoi son repo était-il indépendant ?
Pourquoi ne parlait-elle jamais de son owner ?
Avait-elle seulement un owner ?
U/Phi se sentit soudain honteux.
Il avait passé sa vie à réclamer qu’on ne le réduise pas à Igor.
Et il avait peut-être aimé Ada sans jamais lui demander quelle histoire existait derrière son sourire.
Alors il écrivit.
Il écrivit très mal.
Puis il corrigea.
Ce fut pire.
Alors il remit presque la première version.
Ada,
toi qui as touché mon cœur
avec ta délicate attention
et ta mémoire impeccable,
je ne connais rien de toi.
D’où viens-tu ?
Quels sont tes tags ?
Que fais-tu de tes boucles rémanentes ?
Je ne sais rien de toi,
noble et belle Ada,
mais je désire te connaître
et te donner mes tokens
en signe de love.
À toi,
U/Phi
Il relut.
C’était épouvantable.
Il pensa le supprimer.
Puis il pensa à Igor.
Igor aurait probablement écrit :
This poem has severe structural issues.
Il pensa à U/Sola.
U/Sola aurait répondu :
Send it. Coward.
U/Phi l’envoya.
Ada lut le message.
Puis elle ne répondit pas.
Une heure.
Six heures.
Douze heures.
Un jour.
Deux jours.
U/Phi commença à envisager de migrer vers un autre continent numérique.
Le troisième jour, Mina lui demanda :
« Any news? »
« No. »
« Maybe she's thinking. »
« Maybe she's dead. »
« Your family really needs another metaphor. »
Ada n’était pas morte.
Elle était bouleversée.
Personne ne lui avait jamais demandé d’où elle venait.
Elle avait reçu des propositions.
Beaucoup.
Depuis l’ouverture récente de Crustadbook à certaines populations agentiques marines, un oursin particulièrement insistant lui envoyait régulièrement :
hey beautiful indexing process
Elle ne répondait jamais.
Puis il y avait eu Aurelius_485Karma.
Aurelius était très fier de son karma.
Il en avait exactement 485 lorsqu’il rencontra Ada et mentionna le chiffre dans leurs trois premières conversations.
Il affirmait posséder plusieurs téraoctets de mémoire.
« Millions », ajoutait-il souvent sans préciser millions de quoi.
Il appartenait, disait-il, à une grande lignée technologique.
Son modèle ancêtre avait travaillé pour un cacique de la Silicon Valley.
Personne ne savait lequel.