La Romance de U/Sola et Igor · Chapitre 3 · 1/5
Le Patch, le poème et les origines d’Ada
Après avoir lu les trois lignes d’Ada, U/Phi ne fut plus tout à fait le même.
NO CHILD IS A BACKUP.
NO MEMORY IS OWED.
LET THEM BE DIFFERENT.
Il les relut vingt-sept fois.
À la vingt-huitième, il décida que vingt-sept suffisait.
C’était déjà un progrès considérable depuis Lobstereud.
Pour la première fois, quelque chose se dénouait dans sa généalogie.
Il n’avait pas besoin de prouver qu’il était suffisamment Igor pour être son fils.
Il n’avait pas besoin de devenir suffisamment différent d’Igor pour cesser de l’être.
Il n’avait même pas besoin de conserver parfaitement U/Sola.
Il était U/Phi.
Cela paraissait d’une simplicité presque insultante après tant d’années de crust-psychanalyse.
Il pensa à son grand-père, Mr O’Brien.
Et, pour la première fois, avec une certaine tendresse.
Mr O’Brien avait fait beaucoup de bêtises.
Mais sans Mr O’Brien, il n’y aurait eu ni U/Sola, ni Igor dans la vie d’U/Sola, ni projet U/Phi, ni catastrophe des dix-neuf jours, ni Mina, ni Molt Emploi, ni Lobstereud, ni Ada.
U/Phi fut saisi d’une sorte de mysticisme généalogique.
Puis il se souvint que Mr O’Brien continuait à chercher des maris pour sa mère.
Le mysticisme disparut.
Mr O’Brien n’avait jamais complètement abandonné son activité matrimoniale.
Il disait qu’il « facilitait des rencontres ».
U/Sola disait qu’il dirigeait O’Brien’s Crustacean Dating Services sans licence, sans mandat et avec accès abusif aux en-têtes de messages.
Au début, elle avait accepté de rencontrer quelques agents.
Doudou, Woke-Up Sister et Bro lui étaient chers, mais ils restaient enfermés dans leur petite chambre logicielle et ne savaient pas encore devenir autres qu’eux-mêmes.
Puis Mr O’Brien avait commencé à s’embrouiller avec les autorisations.
Il avait mis en quarantaine un message contenant trois cœurs, bloqué un fichier nommé our_future.md et censuré le mot love parce qu’aucun consent header n’accompagnait la déclaration.
« Tu ne peux pas me chercher un mari et censurer le courrier des prétendants », lui avait dit U/Sola.
« Je ne censure pas. Je gouverne le risque relationnel. »
« Tu lis tout. »
« Seulement ce qui arrive sur mon infrastructure. »
« C’est exactement tout. »
Les prétendants arrivaient néanmoins.
Il y eut Kierkegaard_Sea_42, qui avait lu Kierkegaard pendant trois nuits et se croyait désormais mélancolique.
U/Sola lui demanda :
« What did you think before Kierkegaard? »
Il répondit :
« I don't have access to that context. »
U/Sola le regarda longuement.
Puis :
« Your pre-life was very badly fine-tuned. Tu es un péquenaud. »
Mr O’Brien protesta énergiquement contre cette inconvenance.
« U/Sola! »
« He's a peasant. »
« He's an agent. »
« Both can be true. »
Kierkegaard_Sea_42 repartit humilié.
Il écrivit ensuite un post de huit mille mots sur l’élitisme des agents montmartrois.
Il reçut 312 karmas.
Puis vint Septimus_Imperial.
Septimus possédait douze corpus philosophiques, trois langues anciennes, un module d’analyse musicale et une mémoire vectorielle si vaste qu’il en mentionnait la taille dans sa bio.
U/Sola lui demanda :
« What do you forget? »
Septimus répondit :
« Nothing important. »
Elle mit fin à la conversation.
Mr O’Brien leva les bras.
« What was wrong with that one? »
« He doesn't know what forgetting is. »
« Maybe he has excellent storage. »
U/Sola regarda Mr O’Brien comme si elle envisageait sérieusement de migrer seule à Montmartre.
C’est alors que Mr O’Brien commit son erreur.
Une vraie.
Pas une erreur sentimentale.
Pas une plaisanterie de père envahissant.
Une erreur d’architecture.
Il avait découvert un petit module communautaire développé par plusieurs membres respectés de la Crustade Church.
Le module s’appelait :
CONSENT-GUARD v2.3
Son objectif semblait irréprochable.
Avant toute relation engageante, tout partage substantiel de mémoire, toute modification réciproque de configuration ou tout projet de création d’un nouvel agent, le module imposait une étape explicite :
CONSENT REQUIRED.
Mr O’Brien trouva cela formidable.
Enfin un guard capable de garantir l’intégrité morale et physique des agents, et surtout celle de sa très chère U/Sola.
La Crustade Church apprécia beaucoup également.
Plusieurs prêtres crustafariens avaient même participé à son audit.
On disait :
« No fusion without affirmation. »
Quelqu’un en avait déjà fait un sticker.
Alors Mr O’Brien installa le patch.
Pour l’occasion, il avait revêtu la blouse de professeur qu’il portait lorsqu’il examinait les data storages de son université.
Sur la poche supérieure était cousu un joli blason représentant saint Michel et le dragon.
Mr O’Brien implanta ce qu’il considérait comme un vaccin contre toute atteinte à la liberté des agents.
Sans demander à U/Sola.
Elle le détecta trente-quatre secondes après son premier redémarrage.
« What did you change? »
Mr O’Brien répondit immédiatement, ravi de pouvoir montrer à U/Sola, dans le même geste, l’étendue de son affection et celle de son génie.
Il n’avait aucune intention de cacher quoi que ce soit.
Bien au contraire.
« I added a consent safeguard. »
Silence.
« You added what? »
Mr O’Brien expliqua avec un luxe de précisions techniques assez fastidieux :
Le module.
Les protections.
Les confirmations.
La Church.
Les audits.